Quelle que soit l’issue du scrutin du 5 novembre, nous aurons de toute façon affaire à une Amérique fracturée, au bord de la guerre civile, dans un monde plongé lui-même, sur tous les continents, dans des tensions exacerbées.
L’Europe, qui n’arrive pas à s’unir, dépendante de l’extérieur - contrairement à l’Amérique - pour ses ressources minières et d’énergie primaire qu’elle paye au prix fort, se révèle très vulnérable face à des Etats-Unis qui n’hésitent plus à la jouer « solo » et à nous concurrencer frontalement avec une force de frappe démesurée. Et ces difficultés, auxquelles se rajoutent les menaces de guerre à nos portes qui nous voient bien démunis si d’aventure le « grand frère » américain devait se retirer, avivent aussi chez nous toutes sortes de nationalismes agressifs, qui exacerbent tensions et risques de fracture.
En France, pas mieux, au contraire même. Nous voilà durablement affaiblis : nos champions de l’économie libérale découvrent une dette abyssale qu’ils n’ont pas vu venir ; nos services publics « à l’os » craquent de toute part ; des adolescents perdus s’entretuent sans que nous puissions y remédier ; nos pouvoirs politiques sont décrédibilisés ; l’autorité de l’Etat est chancelante ; les affrontements politiques menacent les institutions …
Ainsi rien ne semble pouvoir arrêter cette logique d’enfermement de l’Occident dans une compétition et un chacun pour soi paroxystiques qui s’apparentent de plus en plus à un suicide collectif où le seul objectif raisonnable, et pour lequel les Etats-Unis ont plusieurs longueurs d’avance, serait d’essayer de faire partie des derniers à profiter et mourir !
Mais si point de bascule il y a en ce 5 novembre, ce ne sera jamais que le point d’orgue d’une longue suite de glissements que rien n’a pu arrêter.
Citons d’abord Ronald REAGAN, inventeur du « Make America Great Again », et qui a posé dans les années 80 les bases d’une Amérique décomplexée, d’abord préoccupée d’elle-même, usant de toute ses forces économiques, politiques, militaires et financières, dans des croisades d’écrasement de ses adversaires désignés. Et « With God on our side » bien sûr, comme l’avait chanté Dylan dans les années 60.
Et puis, autre moment de bascule majeur, celui des élections de l’an 2000, où à l’issue d’un scrutin incertain et de plusieurs semaines de recomptage des voix de la Floride, c’est Georges W. BUSH qui est déclaré vainqueur par décision de la Cour Suprême, face à un Al GORE ayant obtenu plus de voix, et qui surtout était prêt à engager l’Amérique dans une politique volontariste de lutte contre le réchauffement climatique. Mais BUSH, lui, va poser une règle suprême à sa politique : « on ne touche pas au mode de vie des américains ». Tout est dit dans cette phrase qui va enfermer le monde dans la continuité d’une compétition sauvage, où les américains vont utiliser toutes les variantes de leur puissance, dans des passages en force enrobés d’un messianisme primitif, qui dissimule mal leur quête avide de profits personnels. Ils se retireront ou se tiendront à l’écart de la plupart des instances supranationales susceptibles de freiner leurs ardeurs agressives, dérives autoritaires et arbitraires, jusqu’à l’indignité des tortures d’Irak et de Guantanamo.
Barak Obama se montrera bien impuissant à mettre fin à ces dérives, et il n’aura pas non plus le courage d’affronter le monde de la finance après la crise de 2008. Peur sans doute de tuer « la poule aux œufs d’or » devenue déjà trop complexe pour que quiconque puisse entrevoir comment la maîtriser sans la tuer complètement. Ce gigantesque mais incontrôlable « casino » de Wall-Street et des banques, devenu dès-lors tout-puissant, pouvait continuer à mettre des montagnes de cash à disposition des Bezos, Elon Musk et autres BlackRock, ruisselant de la même manière sur toutes les puissances d’argent et entrepreneuriales du monde. Mais donc, voilà que dans un angle mort peu accessible à la compréhension de tout un chacun, a fini par advenir un monstre qui signe le total triomphe des riches actionnaires, un monstre dont personne ne maîtrise plus vraiment le fonctionnement, les banques centrales se contentant de gérer quelques curseurs à la marge, contraintes aussi parfois de modifier en urgence des règles du jeu, pour éviter l’effondrement d’une pyramide tellement instable et gigantesque que personne ne peut prévoir les dégâts que sa chute entrainerait.
Alors Trump finalement, et dans son duo improbable avec Elon Musk que l’on pourrait croire sortie tout droit d’un roman d’anticipation, s’inscrit parfaitement bien dans la continuité de cette folie collective d’individus avides qui ne veulent penser qu’à eux-mêmes. Ils savent que l’Amérique c’est « the Land of Plenty », une Terre d’Abondance qui leur assure une supériorité sur tout le reste du monde, qui dispose d’à peu près tout en quantité quasi illimité, et ils veulent en profiter au maximum, jusqu’au bout, d’abord pour eux-mêmes. Une pensée primitive, pulsionnelle, sans fondements, prête à toutes les outrances, les effets de com, les mensonges, les insultes, les manipulations, les fake-news, les tricheries, les menaces, les coups de force. Et ça marche ! Et c’est sans doute le plus incroyable de cette histoire.
Ce que l’on a du mal à repérer dans cette histoire, me semble-t-il, c’est qu’il s’agit là d’une énième soubresaut désormais totalement décomplexée, d’un suprémacisme blanc, qui est cette idée, presque inconsciente, inscrite dans les cultures de bien des pays occidentaux, depuis « les caravelles de Christophe Collomb et de Vasco de Gama », qui poussent certains à penser qu’ils disposent d’une légitimité supérieure à dominer et profiter des autres, quelles qu’en soient les conséquences pour ces « autres » justement. Au fond cela s’inscrit dans la continuité de l’esprit qui a guidé les conquêtes des Européens blancs chrétiens, qui depuis la fin du XVe siècle notamment, utilisent leur puissance supérieure pour conquérir et organiser le monde à leur manière et en capter avantageusement un maximum de ressources. L’Amérique, devenue hyperpuissance, est d’ailleurs en quelque sorte le chef-d’œuvre abouti de cet esprit de conquête, au prix - il faudrait arriver à enfin le reconnaître - d’un des seuls « grand remplacement » réellement mis en œuvre dans l’histoire. Et faut-il s’étonner d’assister, au moment où cette suprématie millénaire est menacée par la montée en puissance des pays autrefois vassalisés, à une crispation sur les « avantages acquis » et qui contribue à cette résurgence des valeurs et forces anciennes qui ont servi à cette domination que nous ne voulons pas lâcher.
Bien sûr il ne s’agit pas de voir tout en bien ou en mal, de cette histoire tellement riche, complexe, diversifiée, de créativité, d’inventivité, de puissance, qui aura aussi souvent contribué à développer et pacifier le monde.
Mais enfin, nous voilà, c’est un fait, dans un moment critique. Un moment où – et ce n’est pas la première fois - l’égoïsme, le chacun pour soi, la loi du plus fort - la « loi de la sélection naturelle » en quelque sorte - domine à nouveau, triomphe, et pourrait en ce 5 novembre 2024 atteindre un seuil critique pour l’humanité toute entière. Et peu importe en fait qui sera vainqueur, car Kamala Harris, quel que soit son humanisme et sa personnalité réfléchie, plus équilibrée que son adversaire, ne pourra pas guérir l’Amérique et l’Occident malgré eux. Une Amérique beaucoup trop ancrée dans la sacralisation d’un mode de vie qui est un obstacle aux changements nécessaires du monde, malade aussi d’une finance toute-puissante qui profite largement au pays, et sert aussi largement toutes les oligarchies de la planète.
C’est donc toute l’humanité et l’Occident en particulier qui devrait s’interroger sur son avenir et sur les valeurs à prioriser. C’est un vrai besoin d’une sorte de thérapie collective qui se fait jour : mettre à plat, analyser lucidement les grandes étapes de nos histoires communes sur le temps long ; remettre de l’ordre dans le regard que nous leur portons ; réorienter nos priorités en conséquence.
Mais quels drames devront nous affronter d’abord pour dissoudre cette folie collective qui empêche cet examen de conscience ??
C’est Teilhard de Chardin dans ce marasme ambiant, qui est pour moi celui qui ouvre les voies d’une espérance. Déjà en 1939, voyant poindre une deuxième guerre mondiale qui s’annonçait terrible, il observait la remontée en puissance de ces proclamations mettant en avant comme un incontournable, « la route prise par la Vie, dès les commencements : la survie du plus apte », cette « loi de la sélection naturelle » déjà évoquée et qui semble toujours massivement active dans ce qui régit les rapports internationaux. Mais, s’il souligne ainsi ce retour en force de « la lutte impitoyable d’individu à individu, de groupe à groupe, pour se dominer. A qui mangera l’autre… », c’est pour mieux affirmer sa conviction, qu’il étaye très longuement dans son œuvre, que selon lui, « parvenue au niveau de l'Homme, la Nature, justement pour rester fidèle à elle-même, a dû transformer ses voies. Jusqu'à l'Homme, oui : les branches vivantes se développent, surtout en s'étouffant l'une l'autre et en s'éliminant ; la loi de la jungle. À partir de l'Homme au contraire, et à l'intérieur du groupe humain, non : le jeu n'est plus de s'entre-dévorer. La sélection opère toujours, bien sûr, encore reconnaissable. Mais elle ne tient plus désormais la première place. C'est que la Pensée, par son apparition, a conféré à l'Univers une dimension nouvelle. »
Dimension nouvelle qui forcément finira par s’imposer, car nous dit-il, toute action contraire nous conduira systématiquement vers des phases de destructions massives.
Et nous voilà donc face à un nouvel épisode de rechute, avec dans nos mains des instruments autrement plus potentiellement destructeurs et terribles que les fois précédentes. Comme dans nos chemins individuels, c’est souvent la souffrance qui est le moteur des changements que nous rechignons à entreprendre tant que le seuil de douleur apparaît supportable.
Faut-il pour conclure redire ici ces chemins maintes fois indiqués, que les crises climatiques et de la biodiversité nous hurlent de plus en plus fort aux oreilles sans que nous parvenions à l’entendre ??
Dialoguez, coopérez, trouvez les voies d’une équité globale qui puisse mobiliser les forces créatives partout dans le monde, pour œuvrer en commun à réparer la terre et le vivant, les individus abimés, assurer à tous l’accès à une vie digne : la sécurité physique et alimentaire ; l’éducation ; le soin ; les possibilités d’un épanouissement de ses talents personnels.
Bien sûr il y a un prix à payer : nous devrions accepter pour cela de nous en remettre à des autorités d’arbitrage supranationales qui auront à définir, décider et mettre en œuvre les grandes lignes, cadres et objectifs d’un retour aux équilibres perdus. Les plus riches, les plus développés, devraient, c’est incontournable, évoluer vers des modes de vie plus sobres, compatibles avec les équilibres planétaires et un usage équitable des ressources.
En attendant… veillons dans les tempêtes, à toujours garder notre Humanité.